Les policiers suisses ciblent-ils les Noirs?

Suite à plusieurs interventions policières violentes, des associations de lutte contre les discriminations dénoncent l’augmentation des contrôles au faciès, reflet d’un racisme ordinaire

Samedi 19 novembre à Lausanne, une manifestation pacifique a lieu en mémoire d’Hervé, jeune Congolais décédé début novembre à Bex à la suite d’une intervention policière. © Keystone/Jean-Christophe Bott

«Aujourd’hui en Suisse, un Noir a davantage de risques de se faire contrôler, voire malmener par la police, qu’un autre citoyen.» Samedi 19 novembre, entre 600 et 1000 manifestants, en grande majorité noirs, défilaient dans les rues de Lausanne pour condamner les délits de faciès. Une mobilisation sans précédent, provoquée par une série d’interventions policières controversées, dont l’une a coûté la vie à Hervé, un Congolais de 27 ans, le 6 novembre dernier à Bex.

 Tarek Naguib, membre de l’Alliance contre le profilage racial, énumère: «Le 28 octobre, un jeune Capverdien, pris pour un trafiquant, a été violemment frappé par la police lausannoise alors qu’il faisait son jogging nocturne. Mi-novembre, le tribunal de Zurich jugeait trois policiers pour racisme, abus de pouvoir et blessures contre un homme noir lors d’un contrôle d’identité.»

Est-on face à des dérapages isolés ou à des pratiques institutionnalisées? La police suisse a-t-elle un problème avec les Noirs, qu’ils soient citoyens ou résidents? Pour les collectifs et les associations que «Le Temps» a contactés, ces cas extrêmes sont clairement l’expression d’un racisme ordinaire nourri d’amalgames et de stéréotypes, autour du «Noir violent» ou du «Noir dealer». «Nos recherches montrent qu’il existe un racisme d’Etat bien plus ancré qu’il n’y paraît, estime Tarek Naguib. Les rares cas médiatisés ne représentent que la pointe de l’iceberg. Beaucoup ne sont pas répertoriés tant l’accès à la justice est difficile et risqué.» «Nous condamnons le délit de faciès, mais il ne faut pas tomber dans la logique inverse et penser que tous les Noirs appréhendés sont innocents, tempère Philippe Kenel, président de la Licra. Les rendre intouchables constitue aussi une forme de racisme.»

Absence cruelle de statistiques

Peut-on pour autant parler d’un profilage ethnique systématique envers les personnes noires? Formateur et conseiller en gouvernance auprès de plusieurs polices suisses, Frédéric Maillard estime qu’environ 20% des interventions ne répondent pas à des signalements objectifs. «Toutes n’ont pas lieu avec violence, mais les dérapages sont en recrudescence depuis un an et demi alors qu’ils diminuaient depuis 2004.» En cause? Une baisse d’exigence de la part de la hiérarchie ou encore un manque de formation. «Sur le terrain, les agents les plus exposés sont les plus jeunes. Certains sont là pour mettre à l’épreuve les techniques apprises et cherchent à se bagarrer ou à jouer au shérif.»

Impossible toutefois, de mesurer l’ampleur de cette violence policière. A ce jour, les chiffres font défaut, au grand dam de tous nos interlocuteurs. A l’initiative de la gauche radicale, plusieurs associations distribuent actuellement des formulaires pour recenser les plaintes. «Un organe externe devrait pouvoir juger les cas litigieux, estime Maimouna Mayoraz, membre de SolidaritéS Vaud. Le système actuel pousse les victimes au silence.» Frédéric Maillard reconnaît que la culture policière admet peu le regard extérieur. «Il n’y a pas mieux placé qu’un policier pour contourner la loi.» En 2007 déjà, un rapport d’Amnesty International déplorait qu’en Suisse, «les victimes de violences policières ne puissent pas toujours compter sur une enquête efficace et indépendante». Selon les statistiques du Ministère public, sur 75 plaintes déposées en 2014, 37 ont été frappées de non-entrée en matière, 31 classées et seules deux ont abouti.

Un Noir ? Forcément un trafiquant ou un migrant

Pourquoi les Noirs sont-ils davantage contrôlés que les autres? «Il peut exister une forme de socialisation au racisme, en particulier chez les agents de terrain, sans cesse confrontés à une même criminalité», souligne Nicolas Bancel, professeur associé à la Faculté des sciences sociales et politiques de l’Université de Lausanne. En clair, certains types de populations sont plus représentés dans certains types de trafic: les ressortissants d’Afrique subsaharienne pour la cocaïne, ceux des Balkans pour l’héroïne, par exemple. «La couleur de peau ne doit bien entendu pas être un facteur discriminant, martèle Olivier Guéniat, chef de la police judiciaire neuchâteloise. Mais la réalité du trafic de drogue est telle qu’il ne fait pas bon errer de nuit dans les quartiers chauds lorsqu’on est jeune et noir. Même si on tente de le réduire, le risque d’erreur existe.»

Pour les associations, il existe un second amalgame associant Noir et requérant d’asile. «Contrôles au faciès, arrestations, fouilles intégrales, confiscations de biens ou de documents, insultes racistes: ces abus sont le quotidien des migrants, invisibles et vulnérables», dénonce un membre du collectif Jean Dutoit. «Plusieurs policiers m’ont avoué avoir eu le bras lourd, sachant que la personne interpellée n’aurait pas les moyens de se plaindre», déplore Frédéric Maillard. Kevin Grangier, secrétaire de l’UDC Vaud, estime quant à lui que la police fait son travail. «En revanche, des groupuscules en mal de notoriété politique instrumentalisent des faits divers et font croire que tous les criminels sont victimes de racisme.»

Un Black Lives Matter suisse?

Si la situation est certes très différente, difficile de ne pas faire le parallèle avec les Etats-Unis. Le mouvement Black Lives Matter, né en 2013 après la mort d’un adolescent noir en Floride, est-il en train de pénétrer la Suisse? Lors de la manifestation lausannoise, des slogans tels que «la vie des Noirs compte» ou «la Suisse c’est aussi nous» ont fait leur apparition. «Le contexte américain et l’affaire Adama Traoré en France ont fait office de caisse de résonance, estime Kanyana Mutombo, secrétaire général du CRAN, observatoire du racisme anti-Noir en Suisse. La discrimination, à l’embauche, pour l’accès au logement et dans l’espace public, tout cela n’est pas nouveau, mais la violence est montée d’un cran à Bex. Les Noirs se sont dit, ça y est c’est en train d’arriver chez nous.» Dans cette affaire, le Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) devra d’ailleurs répondre à l’ambassade de la République démocratique du Congo, qui lui a adressé une note verbale pour connaître les circonstances du drame.

La police doit être mieux formée

A Lausanne, Aline Bonard, avocate du Capverdien de 31 ans molesté, estime que la police devrait se remettre en question, et «déployer ses actions en partant de l’idée qu’elle a peut-être affaire à un simple citoyen, étranger ou non, au mauvais endroit au mauvais moment et non à un délinquant, fuyant nécessairement un contrôle, parce que d’origine africaine». L’avocate plaidera notamment l’abus d’autorité, l’usage disproportionné de la force et les lésions corporelles. La police lausannoise a elle aussi porté plainte et nie les accusations. «Je déplore l’esprit de corps lorsqu’il sert à couvrir des comportements inadéquats.»

Mais comment prévenir les dérapages? «La formation continue est primordiale, précise Frédéric Maillard. L’agent doit apprendre à refréner ses pulsions, à prendre du recul, même s’il n’en peut plus d’arrêter toujours les mêmes. Il est avant tout une personne morale qui intervient au nom de l’Etat.» «L’essentiel du travail doit avoir lieu en amont, juge Tidiane Diouwara, directeur général du Centre d’information et de promotion de l’image d’une nouvelle Afrique. En recrutant des membres de groupes ethniques sous-représentés, en instaurant un dialogue avec les représentants des communautés, en établissant des codes pour régir le comportement policier, mais surtout en collectant des statistiques sur le rapport entre ethnicité et contrôles.»

Le poids des clichés

Si les récents événements ont exacerbé les tensions, les racines du racisme sont bien plus anciennes. Et dépassent le seul cas de l’autorité policière. «Un stock de représentations s’est constitué avec la traite négrière puis durant la période coloniale, précise Nicolas Bancel. Ces stéréotypes ont pénétré la Suisse même si celle-ci n’a pas eu directement de colonies. L’homme noir est, à l’origine, rattaché à la sauvagerie et traité avec paternalisme. Le lien avec le crime est plus récent. Aujourd’hui, avec la crise migratoire et la montée des populismes, ces clichés sont réactivés. En pointant du doigt les minorités, les campagnes de l’UDC ont également pu libérer des comportements jusqu’ici inhibés.»

«Au-delà des violences policières, le racisme se manifeste au quotidien dans des remarques ou des attitudes de dégoût, déplore le collectif Afro-Swiss, qui juge le phénomène minimisé. Lorsqu’une personne estime être victime de racisme, on l’accuse souvent d’être trop sensible ou paranoïaque.» Pour Kanyana Mutombo, le paternalisme blanc se manifeste jusque dans la lutte contre le racisme. «Le Noir ne se défend pas. On le défend.» A concentrer la lutte contre le racisme anti-Noir, n’y a-t-il pas un risque de dérive communautariste? «Non, balaie-t-il. Nous ne sommes pas dans une démarche identitaire de repli. C’est une question de justice et de respect de l’autre.»

Max Lobe: «Le réflexe pavlovien d’intolérance nous habite tous»

Max Lobe est un écrivain genevois d’origine camerounaise, auteur de «39 rue de Berne» et de «La Trinité bantoue», parus aux Editions Zoé. Il revient sur les tensions récentes entre la population noire et la police

Le Temps: Comment comprenez-vous la manifestation du 19 novembre?

Max Lobe: C’est un cri du cœur. Les habitants sont descendus dans la rue pour dénoncer des pratiques qui nient leur statut de citoyen. On oublie que la police possède le monopole de la violence institutionnelle. Mais personne n’ose dire que les forces de l’ordre sont coupables, car cela reviendrait à condamner l’Etat. Une remise en question est pourtant nécessaire. J’ai beau être bien intégré, en tant que Noir avec des dreadlocks et domicilié aux Pâquis, je remplis tous les critères pour subir des contrôles au faciès. Pas si tu n’as rien à te reprocher, rétorqueront certains. L’actualité tragique de ces dernières semaines prouve que c’est faux.

– La Suisse serait-elle raciste?

– Nous sommes tous racistes. Une immense majorité sait que le racisme n’a pas de fondements rationnels, seule une minorité pense que c’est une bonne chose. Chacun doit questionner ses propos, réfléchir à ces blagues apparemment anodines, mais bourrées de clichés. Exemple: mes voisins font du bruit le soir, c’est normal, ils sont Noirs; je croise un barbu dans l’ascenseur, c’est un terroriste. Sur ce point, les réseaux sociaux ont libéré la parole, il n’y a qu’à voir la déferlante de commentaires outranciers dès qu’un article parle d’un trafiquant noir. Un jour, ma petite nièce métisse est rentrée à la maison en pleurs parce qu’un camarade lui avait dit de rentrer chez elle grimper dans des arbres. Ce réflexe pavlovien d’intolérance nous habite tous, de manière plus ou moins consciente.

– D’où vient ce conditionnement?

– De l’idéologie raciste et coloniale qui a pénétré l’Europe en profondeur. Dans l’imaginaire collectif, le Noir est très souvent associé au crime ou à la souffrance. Les partis politiques d’extrême droite et les médias renforcent ces stéréotypes en mentionnant systématiquement la nationalité des auteurs de faits divers (brigandage, trafic de drogue, petite délinquance). Et lorsque les journaux mettent avant un exemple de réussite, c’est toujours comme une exception. Paradoxalement, cela renforce le clivage entre une élite et une population qui n’a pas droit à la parole. Au final, tout ceci contribue à racialiser la violence et la délinquance. A la vue d’un Arabe ou d’un Noir, les voyants sont au rouge.

Source: Le Temps (Sylvia Revello)

Le 07/12/16 by Francky

franck
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J'ai pris ma première bouffée d'air un 19 mars 1971 à Mâcon en Saône et Loire (71). Passionné par les grands mystères de la vie, par l'humain et notamment son comportement, Je cherche des réponses à mes questions que je n'aurai surement jamais vu la complexité du fonctionnement du genre humain. Les guerres et les haines que génèrent les religions ou la différence de couleur de peau principalement me laisse à penser que l'homme est un ignorant bestial et que les actions qui nous mèneront sur le chemin de l'amour de son prochain, peu importe nos différences, ne sont pas assez nombreuses. Néanmoins j'ai foi en l'être humain...

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